Maya-Inès Touam : Fil d’Exil

fondation h - Paris
DU 19 mai 2021 au 05 juin 2021

Exposition Fil d’Exil, de Maya-Inès Touam, à la Fondation H – Paris, mai 2021

Maya-Inès Touam a occupé du 1er mars au 18 mai 2021, l’espace de la Fondation H – Paris comme atelier de création et lieu de recherche pour une série d’œuvres qui seront développées in situ. Du 19 mai au 5 juin 2021, l’artiste présente l’exposition Fil d’Exil, aboutissement de cette résidence de création. La commissaire d’exposition Fannie Escoulen a rédigé un texte accompagnant l’exposition (reproduit ci-dessous).

Les recherches plastiques de Maya-Inès Touam, pour ce projet, s’intéressent aux manières dont se tissent des liens autour des objets, étoffes et coiffes redéfinis par les diasporas africaines (Afrique du Nord et de l’Ouest essentiellement) vivant en France. Le point de départ de sa réflexion porte sur les textiles importés et rapportés de ces régions, ustensiles du quotidien, marqueurs ethniques, inhérents à nos histoires, inscrits dans la mémoire collective française. Ces objets transmettent des messages, un héritage culturel, et nous éclairent sur des identités entremêlées. 

Cliquer ici pour lire l’intégralité du livret publié par la Fondation H à l’occasion de l’exposition.

Exposition Fil d’Exil, de Maya-Inès Touam, à la Fondation H – Paris, mai 2021

Exposition Fil d’Exil, de Maya-Inès Touam, à la Fondation H – Paris, mai 2021

Exposition Fil d’Exil, de Maya-Inès Touam, à la Fondation H – Paris, mai 2021

 


Coudre sa vie
Par Fannie Escoulen

Le titre de l’exposition de Maya-Inès Touam, Fil d’exil, doit-il s’écrire au singulier ? Quel est le fil à tirer du passé de cette jeune femme, petite-fille d’immigrée algérienne bercée par le souvenir d’une grand-mère déracinée de Constantine à Paris ? Comment s’est cousue l’histoire de cette artiste diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris, à la culture si occidentale qu’elle choisit en réaction de s’intéresser aux inconnues de ses origines et d’aller voir de l’autre côté de la Méditerranée ce qu’il s’y trame ?

Pour tenter de répondre à beaucoup de questions restées en suspens dans son imaginaire, Maya-Inès Touam s’éloigne passagèrement de sa ville natale, rebroussant chemin d’une certaine manière, pour aller là où ses racines la portent. C’est d’abord à Alger qu’elle s’ancre pour découvrir le berceau de sa culture et de sa féminité. Là-bas, elle entame en 2014 une longue série, Révéler l’étoffe, dans laquelle elle s’attache à observer la tradition des voiles et le rapport qu’entretiennent les femmes avec ces tissus aux symboles chargés. Maya-Inès Touam donne la parole à une communauté féminine qui se révèle autrement, loin des clichés dans lesquels on l’a enfermée.

Plus tard, lors d’une résidence au Maroc, elle déplace son centre d’intérêt vers des objets issus du continent africain qu’elle glane auprès de femmes et réassemble en des natures mortes européanisantes, non sans rappeler les tableaux flamands du XVIIème siècle. Dans cet entrechoquement surréaliste des cultures et du temps, de l’Orient à l’Occident, elle fait se rencontrer objets de la vie courante – archétypes d’une société de consommation – avec ceux plus précieux issus d’un passé ancestral africain, véritables passeurs d’un patrimoine chargé d’histoire(s).

Depuis quelques mois, Maya-Inès Touam ressent l’envie de se reconnecter à la France, là où elle projette de fonder sa propre famille. Invitée par la Fondation H, elle investit les espaces d’exposition qui deviennent le temps de quelques semaines le réceptacle de ses obsessions. Là, elle organise en trois volets la suite de son parcours.

Pour la confection de la série Replica, Maya-Inès Touam récolte chez des commerçants de quartiers populaires parisiens (Belleville, Menilmontant, Stalingrad, Barbès) ainsi que chez des habitants lui ouvrant les portes de leur maison, des objets provenant de diasporas africaines. Elle emprunte parallèlement des antiquités à un marchand de Saint-Germain-des-Prés et poursuit avec ce nouveau matériau collecté son travail sur les natures mortes. Le fil agit là encore comme ce lien symbolique duquel l’homme exilé ne peut se défaire : fils à tisser, fils de coiffes africaines, fils végétal ou animal s’invitent dans des compositions aussi élaborées qu’improbables. L’artiste dépeint dans ces images-tableaux les chemins à parcourir pour envisager d’autres vies. Du départ fantasmé (Désirs projetés) à la promesse de l’ailleurs (Provision d’un envol), de l’installation sous le nouveau toit (Cocotte au foyer) jusqu’à la nostalgie du pays (Traces d’un souvenir), elle évoque à travers ces quatre esquisses et un grand retable (Délices du temps) la collision du passé et du temps présent, comme autant de récits d’exil, dont le sien, écrit en filigrane.

La seconde pièce produite in situ est à lire comme un prolongement de sa précédente série sur les étoffes. Maya-Inès Touam déploie au sein de l’espace de la Fondation H une grande carte de France (Tissus de migrations) sur laquelle elle reprise en relief des morceaux de tissus symbolisant dix-sept pays du continent africain colonisés par la France. Les textiles traditionnels qu’elle utilise – wax, dentelles lessi ou tissus bogolans – rapportés et portés par la communauté africaine installée à Paris agissent comme des marqueurs ethniques. Ils se superposent aux régions françaises, colorant ainsi une cartographie imaginaire d’un pays « tissu de migrations ». On peut voir là par ce geste de couture la tentative de l’artiste de réconcilier deux territoires, deux identités et deux cultures.

Pour son troisième et dernier ensemble Salons, Maya-Inès Touam trouve son inspiration dans les clairs obscurs de Vermeer pour sublimer des scènes de la vie contemporaine. Dans ces images teintées de poésie, l’artiste invite des femmes à prendre la pose, telles la dentellière ou la liseuse du grand maître flamand, dont elle orne les compositions d’objets du quotidien et de tissages africains, évoquant tout à la fois les traditions orientales ainsi que la culture occidentale dans laquelle elle a grandi. Là encore, Maya-Inès Touam offre une voix à la féminité et tente d’abolir les stéréotypes imposés à une communauté à qui l’on assigne trop souvent les attributs des populations immigrées.

Depuis le début de sa pratique, c’est en creux que l’on peut lire l’histoire de Maya-Inès Touam. La mythologie des objets, des tissus, les emblèmes féminins qu’elle n’a de cesse de questionner délivrent le parcours d’une femme qui construit une œuvre sur le ferment de son passé pour continuer à remonter, toujours, le fil de son identité.

Avril 2021

Maya-Inès Touam pendant sa résidence à la Fondation H – Paris, mars-mai 2021

Carte de France en cours de réalisation. ©Maya-Inès Touam

Biographie de Maya-Inès Touam

Maya-Inès Touam, artiste franco-algérienne est née en 1988 à Paris. Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (2013), elle est lauréate de LCC Programme, Fondation Alliances au Maroc (2017). En 2018, elle est résidente au Jardin Rouge, Montresso Art Fondation*, Maroc. L’année suivante, ses oeuvres sont exposées au Lagos Photo Festival, Nigéria. Maya-Inès Touam vit et travaille à Paris où elle a son atelier (Poush Manifesto, Clichy).

Biographie de Fannie Escoulen

Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, Fannie Escoulen (née en 1978) construit depuis le début des années 2000 un parcours au service de la photographie, de ses artistes et de ses publics. Directrice adjointe du BAL à Paris entre 2007 et 2014, elle est depuis commissaire d’exposition indépendante. En parallèle de ses activités de commissaire, elle collabore régulièrement avec des maisons d’édition ainsi que des galeries et des entreprises.