Myriam Omar Awadi : Les feux que vos derniers souffles ravivent

fondation h - Antananarivo
DU 20 janvier 2022 au 27 avril 2022

Après une résidence d’un mois à la Fondation H – Antananarivo, l’artiste Myriam Omar Awadi présente, du 19 février au 27 avril 2022, l’exposition Les feux que vos derniers souffles ravivent.

Pour ce projet, Myriam Omar Awadi travaille sur un corpus d’œuvres centré autour de l’oralité et des mémoires dans l’Océan indien. À travers des médiums variés (vidéo, sculpture, photographie, installation), elle explore les traditions orales féminines de Madagascar à la manière du Debe comorien, cérémonie ancienne portée exclusivement par des femmes. En abordant l’archive comme un matériau vivant, Myriam Omar Awadi met en dialogues les voix du passé (documents d’archives), du présent (dialogues et collaborations avec des groupes de jeunes femmes) et du futur (aspirations développées par ces matrimoines) pour activer la transmission d’histoires personnelles et collectives.

Née en 1983 à Paris, Myriam Omar Awadi est une artiste franco-comorienne qui vit et travaille à La Réunion. Depuis 2016, elle est membre du collectif La Box/ Run space où elle fonde le laboratoire Paroles Paroles en collaboration avec l’artiste Yohann Quëland de Saint-Pern. Myriam Omar Awadi a notamment présenté son travail au Festival d’art contemporain des Comores (Moroni, 2012), au Palais de Tokyo (Paris, 2016 et 2021) et à la Biennale Africaine de la photographie (Bamako, 2019). Elle participera à la 5ème Biennale internationale de Casablanca (reportée en 2022).

Cliquer ici pour lire le livret publie par la Fondation H à l’occasion de l’exposition.

Vues de l’exposition ‘Les feux que vos derniers souffles ravivent’ de Myriam Omar Awadi à la Fondation H – Antananarivo © Fondation H

Myriam Omar Awadi en résidence créative


Réactiver la mémoire par le médium de la parole
De Pascale Obolo

 

Myriam Omar Awadi, artiste-chercheuse franco-comorienne, basée à l’Île de La Réunion, travaille la parole comme medium de l’oralité et des mémoires dans l’Océan Indien. Elle questionne le discours à l’œuvre en proposant différents dispositifs de parole dans le milieu de l’art ou des institutions. Elle façonne le texte en tant que matière plastique où elle explore d’autres champs liés aux pratiques performatives et à la mise en scène. Dans cette exposition à la Fondation H – Antananarivo, l’artiste convoque différentes disciplines artistiques : la sculpture, l’installation vidéo, l’écriture, la broderie, la performance et la mise en scène.

L’exposition Les feux que vos derniers souffles ravivent porte sur la transmission des récits collectés de diverses paroles qui interrogent le passé, le monde d’aujourd’hui et rêvent le monde de demain. Son travail artistique se caractérise par une esthétique de la parole et une poétique du langage, jouant notamment sur la notion d’écriture, avec divers mondes sémantiques issus du traditionalisme jusqu’au modernisme – du populaire au savant.

Le titre de son exposition Les feux que vos derniers souffles ravivent vient du Debe, cérémonie comorienne exclusivement féminine, qu’elle découvre grâce au livre Musique et société au Comores de l’anthropologue Damir Ben Ali. Dans celui-ci sont répertoriés tous les chants traditionnels, les cérémonies et les danses des Comores. C’est à partir de ces matériaux qu’elle tisse les récits de son exposition.

Dans son installation, elle interroge les traditions orales féminines de Madagascar à la manière du Debe comorien, en ré-adaptant des formes cérémonielles et traditionnelles de l’Océan Indien (performances alliant chant et danse) à travers une écriture contemporaine où elle met en dialogue cinq voix provenant du passé, du présent et du futur. Ces cinq voix sont conçues dans un maillage de narrations spéculatives composées des récits des spectres (les archives), des gardien.ne.s (les femmes et hommes travaillant à la conservation et à la transmission de son patrimoine) et des héritier.e.s.

Pensée sous la forme d’une installation où chaque voix est associée à un micro sculpté en bois de Ramy, arbre de Madagascar utilisé notamment pour la fabrication de l’encens utilisé lors des Tromba, cérémonie de transe où l’on convoque les ancêtres. S’ajoute l’accrochage d’une écriture en néon avec le nom de la voix (l’anthropologue, les fantômes, l’héritier.e., l’homme qui interroge, l’être-monde), accompagné d’un grand bol en verre rempli d’eau dans lequel est plongée une résistance afin de la faire bouillir, avec cette fois-ci un vrai micro pour amplifier le son de l’ébullition. Et sur le sol est posé un petit îlot surélevé par un socle en bois recouvert de lino noir brillant. Pour finir, les murs sont recouverts d’un tissu noir sur lequel sont brodés des dessins écrivant l’histoire ainsi que les présences et les gestes pensées par l’artiste. La vidéo projetée dans l’exposition conte une déambulation de l’artiste la nuit, dans les ruelles de la médina de Moroni, à la recherche de témoins vivants et de fantômes chanteuses de Debe. Dans son dispositif d’installations, la vidéo est la pièce maîtresse qui relie toutes les autres œuvres exposées entre-elles. Elle instaure un rapport au tissage et à l’écriture de récits.

Myriam Omar Awadi cherche à retisser les liens culturelles entre La Réunion, les Comores, Madagascar et Mayotte, afin de comprendre d’où elle vient. Avec l’idée de retrouver sa culture d’origine et les savoir-faire ancestraux datant d’avant l’arrivée de la France. Cela passe par la réactivation de la tradition telle qu’elle la redéfinit. Pour elle, tout est tradition ! Dans le sens où la transmission de pratiques ancestrales demeure dans le présent et préserve une puissance voire une charge dans la communauté.

Il s’agit pour l’artiste dans cette exposition de déceler ce que ces pratiques ancestrales peuvent détenir en terme de pensées, de savoirs, de conservations et de transmissions d’une certaine histoire personnelle et/ou collective. Elle convoque une diversité de savoirs institués, sous-entendant scientifiques, ou vernaculaires et populaires.

Myriam Omar Awadi explore une archive vivante qui passe par la transe des corps fantômes invoqués autour de ces fragments de récits dans cette installation. Malgré l’amnésie collective due à l’effacement de documents et à la disparition des archives, l’artiste ressent le besoin d’aller chercher ses grands-mères et essaye de retrouver des femmes qui auraient été témoins de ces rites ou ayant chanté dans ces cérémonies. Pour comprendre ce travail et le réécrire, le préserver avant tout pour elle, pour grandir avec lui dans l’idée de le réactiver en se questionnant sur les futures paroles de Debe. Pour l’artiste, l’état de transe réactive ces traditions qui ont été effacées. En se réappropriant la cérémonie du Debe comme un hymne à la résistance, aux révoltes et à l’émancipation, l’artiste devient, à la manière de son personnage, une archive vivante – la gardienne de cette mémoire qu’elle veut continuer à transmettre aux générations futures.

Dans cette exposition remplie de générosité et de bienveillance, l’artiste Myriam Omar Awadi continue d’explorer les mécanismes de la puissance de la parole à travers l’archive vivante, l’écriture et l’installation. À partir de cette poétique de la mémoire liée à l’oralité, l’artiste reconstruit sa propre histoire et celle de l’Océan Indien dont elle est issue, en jouant avec les décalages temporels, historiques et géographiques. Son travail, bouleversant, toujours profondément émouvant, nous oblige à réfléchir à notre propre rôle dans les histoires qu’elle partage entre réalités et mondes oniriques qu’elle convoque dans cette exposition.

Pascale Obolo est cinéaste, artiste plasticienne et commissaire d’exposition. Elle est rédactrice en chef de la revue d’art Afrikadaa. Elle dirige par ailleurs l’African Art Book Fair (AABF), une foire d’édition indépendante. Pascale Obolo est membre du conseil scientifique de l’Ecole des Beaux-Arts de La Réunion. Née au Cameroun, elle vit et travaille à Paris.