Tahina Rakotoarivony : Nofy an-tsary [Rêve imagé]

fondation h - Antananarivo
DU 17 avril 2021 au 04 juin 2021

Tahina Rakotoarivony dans son atelier, en préparation de l’exposition Nofy an-tsary à la Fondation H – Antananarivo © Fondation H

Pour sa première exposition personnelle au sein de la Fondation H – Antananarivo, l’artiste Tahina Rakotoarivony (né en 1980 à Antananarivo, Madagascar) présente une série d’œuvres intitulée Nofy an-tsary [Rêve imagé]. Cette série de peintures acryliques sur toile, produite en 2021, est accompagnée par une intervention in situ sur le mur de l’espace d’exposition.

Artiste clé de la scène artistique malgache, exposé à de nombreuses reprises à Antananarivo, Tahina Rakotoarivony développe sa pratique artistique depuis une vingtaine d’années. Pour ce projet avec la Fondation H, il propose une série de peintures aux tonalités vives, joyeuses souvent, aux formes rondes et chaleureuses, aux lignes parfois abruptes qui déconstruisent le corps humain pour mieux le comprendre, l’analyser ou l’imaginer, comme autant de rêves peints. A travers leurs titres malicieux, les œuvres de l’exposition Nofy an-tsary donnent une forme imagée à des leçons de vie, tels des adages irrévocables.

Tahina Rakotoarivony, ‘Où va le pied? (cela dépend où le coeur le mène)’, 140 x 90 cm, 2021

 


Univers de langage

Aussi fort que son nom raisonne, Tahina Rakotoarivony, artiste engagé, fervent acteur et défenseur de la culture à Madagascar a déjà fait l’objet de nombreuses expositions. Amoureux de l’art et artiste depuis son plus jeune âge, la pratique plus tardive de la peinture l’emportera dans son expression visuelle par le moyen essentiel de la couleur. Premiers pas dans l’art en 1998, il a 18 ans et fait la rencontre du célèbre avant-gardiste Richard Razafindrakoto qui lui permettra de véritablement se révéler en trouvant sa propre voie. Peintre et sculpteur, il s’adonne pleinement au médium de la peinture avec laquelle il entretient davantage d’intimité, tout en se revendiquant une certaine appartenance au street art au travers de ses techniques mixtes et de sa liberté d’expression. Artiste malgache, artiste de l’océan Indien, artiste du monde, en spectateur et acteur qui a trouvé sa raison d’être, il déploie inlassablement son territoire de création depuis plus d’une vingtaine d’années.

Entrer dans l’univers de Tahina Rakotoarivony, c’est accepter d’être submergé par l’éclat de la couleur et de la beauté du mystère de ses codes d’écriture. Son approche discursive se veut être l’expression vive de sa parole, influence qui émane de son maître Richard Razafindrakoto (artiste plasticien malgache, 1959 – 2006) qui a codifié les registres de couleurs et de formes, dans le but de constituer un discours. Tahina quant à lui transforme et réinvente la notion de couleur en se l’appropriant à l’aide de la figure, de la forme et de la matière. Métaphores et hymne à l’image, sa pratique est une visualisation du langage qui lui confère une méthode d’expression vraie et importante à ses yeux : lorsque l’apparent se substitue au son, même pour exprimer le silence. Son imaginaire le constitue, le nourri, confrontant ses rêves et la réalité à sa peinture ; une union qui lui permet de composer une œuvre expressionniste frappante aux empreintes polychromes et dotée d’une véritable esthétique picturale.

Tahina est maître de son discours, inventeur d’un jargon personnel, pour exprimer ses rêves et ses visions empreints de couleurs et d’émotions qu’il définit comme étant sa « figuration libre et nécessaire », en lien avec sa terre natale, qui revendique aussi sa place dans son œuvre.

Fidèle au jeu de lumière, ce grand admirateur de Cézanne embrasse la matière et la couleur qui représentent ses instruments de peinture, à partir desquels il exprime sa vision du monde, narrant la retranscription d’un imaginaire critique sur la société ou des rêves d’avenir issus de son intime.

Pour exprimer, poser, placer son verbe et sa couleur, il s’emploie à de multiples techniques (collages, pochoirs, …) et supports (toile, papier, …) qu’il explore ou développe selon un thème ou une revendication qu’il restitue avec une sincérité débordante. Une générosité culturelle et humaine qui devient œuvre à partir de la matière toujours spontanée rendant l’invisible visible, tel un besoin vital, constituant ainsi son outil d’expression.

La renaissance ou l’évolution d’un langage

Tel un acte de résilience, et voulant exprimer la résistance du corps face aux événements de la vie, Tahina se confronte à son intime présentant dans cette exposition dont les toiles puissantes et unies abordent des fragments de vie. L’émotion a pris le dessus sur la technique, sans aucune limite de style ou de mouvement. Tahina annonce une liberté d’expression qu’il impose avec une diversité de figures aux notes acidulées pour exprimer par ces œuvres nouvelles une certaine renaissance.

Une oreille, un pied, des mains, ou des silhouettes qui communient avec la toile et les couleurs pour transmettre un nouveau souffle. La puissance de ce pied en pleine marche – effaçant l’autre et le laissant peut-être appartenir au passé, un éclatant diptyque intitulé Où va le pied ? qui témoigne de la notion de continuité. Des mains qui sembleraient jongler avec la vie, représentées par des formes de couleurs vives : Un métier exprime la force du lien et l’inséparable. Des toiles expressives et parlantes qui dévoilent des parties de visage ou de corps qu’il trace et accompagne d’une tonalité éloquente. Un visage à moitié dévoilé, Bien voir ?, dont les yeux sont recouverts de couches de couleurs, exprime selon l’artiste qu’il faut savoir fermer les yeux, ou alors, une bouche recouverte qui exprimerait Le vrai sourire.

Tahina s’emploie par la peinture et la toile à exprimer une raison vitale qui est de parler pour communiquer à l’autre et l’ailleurs, non par la parole, mais par le regard et la contemplation. Depuis un langage qu’il s’est construit tout au long de son parcours, l’exposition présente aujourd’hui une œuvre plus intime et dénuée de messages ciblés. Le verbal s’est subtilisé pour laisser place au corporel dans une symbolique suggérée. Des parties ou éléments d’un corps qui expriment invisiblement, représentant ainsi un tournant dans son approche picturale ; une fracture nécessaire qui lui a permis d’expier une vision plus personnelle et intime.

Tahina célèbre la mémoire du présent, nous offrant en contemplation des toiles qui inspirent bien volontairement le reflet de la conscience, avec cette couche de couleur « en plus » pour créer l’équilibre et l’harmonie ; exprimant ainsi un souffle nouveau et audacieux, estampillé de sensations nouvelles.

Beaucoup d’éléments et d’informations émanent de cette création qui constitue une histoire naissante, transposée par la profondeur de la couleur imposante et impressionnante à la fois. Un souffle dont l’artiste avait besoin pour recouvrir un équilibre, afin de concrétiser l’illustration de ses rêves et continuer à raconter ses histoires.

— Sandra Agbessi, avril 2021

Consultante auprès d’institutions publiques et privées, Sandra Agbessi se consacre au commissariat d’exposition et à l’accompagnement d’artistes (Fine Art Studio 2003-2013, Le Laboratoire Lomé & Agbessi Contemporary depuis 2014). Editrice, elle fonde Fine Art Publishing en 2013 pour réaliser et co-éditer des publications monographiques. De nationalité belgo-togolaise, elle vit aujourd’hui entre Paris et Bruxelles. Se consacrant à la création contemporaine du continent africain depuis 2002, elle a travaillé sur de nombreux projets d’expositions et de publications.

Tahina Rakotoarivony, Oreilles rondes (Des paroles carrées n’entrent pas dans des oreilles rondes), 120 x 120 cm, 2021

 

[Pour la visite de l’exposition : jauge limitée à 6 personnes en même temps dans l’espace d’exposition pour des raisons sanitaires : réservations via contact@fondation-h.com ou +261 34 49 069 96.]