VeloAry et Maromaitso : Les descendants de Rapeto et Rasoalao

fondation h - Antananarivo
DU 05 août 2021 au 29 octobre 2021

Le danseur et chorégraphe Maromaitso et le designer textile VeloAry le 5 août 2021 à la Fondation H – Antananarivo, premier jour de leur résidence de création

La Fondation H – Antananarivo a invité l’artiste plasticien VeloAry et le styliste et designer Maromaitso au sein de son espace d’exposition à partir du 5 août 2021, pour la co-production d’une série d’installations, d’œuvres et de performances développées in situ. Du 9 septembre au 29 octobre 2021, les artistes présentent l’exposition Les descendants de Rapeto et Rasoalao, restitution de cette résidence de création.

L’exposition s’inspire du célèbre conte malgache de Rapeto, un géant qui voulait attraper la lune pour la donner à ses enfants. En concertation avec le jeune auteur Ando Harinjaka, les artistes proposent une nouvelle version du conte de Rapeto, Les descendants de Rapeto et Rasoalao [cf. conte dans son intégralité en bas de page]. Ils replacent dans un nouveau système de cohérence les archétypes de ce conte de la tradition orale malgache, faisant ainsi surgir les thématiques universelles qui émanent de ce récit. Ce fondement textuel acquis, ils s’en saisissent et revisitent des techniques traditionnelles, notamment textiles, pour transcender les formes et les volumes. Le conte devient matière dans l’espace. Cette proposition artistique rassemble une série de sept minirobes représentant Les descendants de Rapeto et Rasoalao sous forme d’abat-jours ornées de petakofehy [broderies] et de petadamba maneho Kisary [patchwork à motif]. Une installation monumentale onirique représentant Rapeto et sa fameuse lune, ainsi que quatre fafanjaitra [tableaux textiles] en volume complètent l’exposition.

Cliquer ici pour lire le livret publié par la Fondation H à l’occasion de l’exposition.

 


Les artistes Maromaitso et VeloAry répondent à 5 questions pour présenter leur démarche artistique pour l’exposition Les descendants de Rapeto et Rasoalao présentée du 9 septembre au 29 octobre 2021 à la Fondation H – Antananarivo.

 

 

 

Maromaitso, de son vrai nom Ariry Andriamoratsiresy, est né en 1968 à Madagascar. Danseur et chorégraphe, il vit et travaille à Antananarivo. Cet artiste incontournable de la danse contemporaine malgache a commencé sa carrière en 1990 et a enrichi son parcours à partir de collaborations avec notamment Théo Ranjivason (Madagascar), Ramparany Saraela (Madagascar), Bakomanga (Madagascar), Yun Chan (La Réunion), Alphonse Tiérou (France), Claude Brumachon (France), Benjamin Lamarche (France). En 1996, il crée son école de danse et de musique, Rary, à Antananarivo et devient le chef de file de la Compagnie Rary. A partir de 2005, en parallèle de son travail de danseur et chorégraphe, Ariry Andriamoratsiresy expose ses créations textiles sous le nom de Maromaitso. Il créé une ligne vestimentaire qu’il inscrit davantage dans une démarche culturelle que commerciale. Maromaitso organise depuis 2008 le festival Takalo Haingo à Antananarivo, une vitrine et un laboratoire dédié à la créativité et au design vestimentaire malgache.

VeloAry, de son vrai nom Nomenjanahary Dimbiniainarivelo, est né en 1986 à Madagascar. Artiste plasticien, il vit et travaille à Antananarivo. Dans sa pratique artistique, ses mediums de predilection sont le tissu, le fer et les matières naturelles (cornes de zébu, soie, rafia, écorce de bois, etc.). En 2006, il lance sa carrière de styliste lors d’un défilé au Tahala Rarihasina, centre culturel créé par l’académie malgache à Antananarivo. Son nom d’artiste explique sa philosophie de pensée: VeloAry signifie velona ary ny maty sy ny tokony ho fanary [Donner vie à ce qui doit être jeté]. Également poète, auteur, musicien et performeur, VeloAry s’inspire souvent des contes et des poèmes qu’il écrit, des valeurs ancestrales malgaches, du silence et de la nature. La récupération est significative dans ses collections, notamment Collection Fahefan’ny tany [La puissance de la terre], 2006 et Collection Rekiopereo [Récuperez], 2014. Les pièces textile que VeloAry crée sont généralement ornées de Petadamba [Broderies réalisées avec des chutes de tissu, vieux jeans, soga…] et de tokotokoraha [éléments décoratifs issus du recyclage].

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Performance de Maromaitso et VeloAry le 11 septembre 2021 à la Fondation H – Antananarivo

 

 


Les descendants de Rapeto et Rasoalao
Un conte de Ando Harinjaka

[Version malgache disponible ici]

Il était une fois Rapeto, un vazimba1 gigantesque doté d’une force colossale. Il habitait à Ambohidrapeto, un village à l’Ouest d’Antananarivo et pour aller à Ambohitrarahaba, son terrain de jeu préféré situé au Nord de la capitale, il ne faisait qu’une seule enjambée. Il installait sa cuisine dans la forêt à l’Est de la Grande Île, mais retournait prendre son déjeuner à l’Ouest, à Ambohidrapeto. Il lui arrivait de sauter de montagne en montage et les grands rochers gardaient de ce fait l’empreinte de ses pieds.

Quand Rapeto se maria avec Rasoalao, une princesse vazimba d’Ankaratra, ils déménagèrent à Ambohimiangara, une colline dans les contrées d’Itasy et de Bongolava. Ils y virent paisiblement et eurent deux filles, Rasoavolandrainy et Rangorimanga. Très serviable, Rapeto était bon envers son peuple. Mais il affectionnait particulièrement sa femme Rasoalao et surtout ses filles, à qui il ne refusait jamais rien. On dit que Rapeto avait créé le grand lac Itasy pour que le troupeau d’Ombimanga2 de Rasoalao puisse boire. Il rajouta ensuite des poissons dans le lac afin que les habitants des villages environnants puissent pêcher. Tous les soirs, Rapeto grimpait en haut de la montagne et jouait de la valiha3 pour divertir les paysans fatigués de leurs travaux aux champs. Les enfants quant à eux se mettaient à danser, enjoués par la musique du géant.

Les filles de Rapeto désiraient depuis fort longtemps jouer avec la lune. Elles demandèrent à leur père de la leur offrir. Le géant voulut faire plaisir à ses filles adorées et interpella alors Zanahary4 :

« Zanahary ô ! Donnez-moi la lune, pour qu’avec, mes enfants puissent jouer. »

Zanahary refusa la demande de Rapeto car il est interdit de prendre ce qui appartient à autrui. Et puis la lune était peuplée d’habitants, qu’adviendrait-il du peuple de la lune s’il acceptait de l’offrir aux filles du géant ? Pourtant, les filles de Rapeto ne cessèrent de supplier leur père. Il ne put leur résister bien longtemps. Décidé, il se leva, gravit la montagne et tendit alors les bras pour attraper la lune. Mais dès que ses doigts touchèrent l’astre lunaire, les habitants de la lune se mirent en colère et lui assénèrent de violents coups de pied sur le front. En chœur, ils criaient :

“ Arrêtez ! ce n’est pas un jouet !
Arrêtez ! ce n’est pas un jouet ! »

Les violents coups propulsèrent le géant à terre, le laissant inerte et étalé au sol. Les habitants du village de Rapeto, en voyant sa chute, crurent qu’il était mort. Ils se recouvrirent alors le visage de cendre et se rasèrent la tête en signe de deuil.

Un héron nommé Ikotofotsy assista à toutes ces péripéties. Il était sûr que ces coups ne suffiraient pas à faire trépasser Rapeto. Il se rapprocha du corps, au niveau de la tête, et vit que ses paupières tremblotaient encore. Les doigts et le front de Rapeto étaient luminescents, emprunts de poussière de lune. Rapeto était en vie, il était simplement bien assommé. Ikotofotsy courut informer Rasoalao et ses filles.

« Séchez vos larmes, ne pleurez plus,
Il est bien vivant, mais qui l’aurait cru
Rapeto n’est pas mort, il s’est évanoui,
Non, ces coups de pieds n’auraient pas suffi. »

Mais Zanahary était furieux contre Rapeto pour avoir osé le contredire en tentant de décrocher la lune.

« Pourquoi as-tu abusé de ta force en prenant la lune malgré mon refus ? »

Rapeto ouvrit les yeux et répondit doucement :

« Mes enfants la voulait tellement que je n’ai pu que céder à leur envie. »

Ikotofotsy, fidèle observateur des évènements, expliqua à Zanahary que le geste de Rapeto fût motivé par l’amour incommensurable qu’il vouait à ses filles.

« Ce n’était point pour vous fâcher
Que Rapeto, pour décrocher la lune s’en est allé,
C’était surtout pour exaucer
La demande incessante de ses filles adorées

Ce n’était point pour exagérer
Cet acte d’amour ne doit pas vous offenser
Zanahary ô, prenez en pitié
La faute est à ses filles qu’il a voulu combler »

Zanahary attentif à ces explications, se montra alors clément envers Rapeto le géant. Pourtant il retourna sa colère contre ses filles, qui par leur caprice ont poussé leur père à réaliser cet acte défendu. Pour les punir, Zanahary les transforma en zébu et les envoya se mêler aux troupeaux de Rasoalao, leur mère.

Mais les habitants de la lune ne l’entendirent pas ainsi. Ils demandèrent réparation pour ce geste incongru :

« Que Rapeto soit envoyé sur la lune pour nous conter des histoires et nous bercer tous les soirs de sa valiha. »

Zanahary accepta leur demande.

Cependant avant de partir, Rapeto voulu montrer à ses enfants les empreintes de poussière de lune que portaient ses mains et son front. Il souhaitait également leur donner sa bénédiction avant de partir en exil. Mais comme il ne sut distinguer ses enfants parmi tous les zébus, c’est tout le troupeau qui reçut sa bénédiction. Il leva et tendit ses mains brillantes vers les zébus et prononça ses vœux :

« Soyez forts et vivants mes chers enfants ! »

Effleurés par la poussière de lune présente sur ses mains, les cornes de ces derniers devinrent plus grandes et plus longues. Il confia alors les zébus à Rasoalao :

« Prend soin des zébus car ce sont nos biens les plus précieux. Ils ont une part de moi car je les ai bénis. Ce ne sont plus de simples zébus mais une race sacrée. Tu dois me prévenir si quelqu’un souhaite en adopter un. »

Par la même occasion, Rapeto nomma Ikotofotsy pasteur du troupeau. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ceux qui cherchent à acquérir un zébu sacré doivent passer par Rasoalao et Ikotofotsy. Il appartient ensuite à ce dernier de prévenir Rapeto par le biais d’une série de sifflements aigus pour demander son accord.

Quand une personne souhaitait acquérir un zébu sacré, Ikotofotsy se vantait comme ceci :

« Les ombimanga de Rasoalao
Également enfants de Rapeto
Si vous pensez à en élever
Demandez-moi d’accepter

Majestueux et valeureux
Ces zébus font partie de leurs chairs
N’allez pas penser le contraire
Ils adoraient Ingorimanga et Isoavolandrainy

Me prendre un zébu ne sera pas aisé
Ils sont sous ma protection
Vous n’y aurez jamais accès
Sans avoir mon approbation »

De nos jours, les zébus sacrés de Rapeto et Rasoalao sont éparpillés dans la région d’Antsakalava. Ce qui explique que les habitants de cette région possèdent tous des zébus.

Après son adieu, Rapeto se prépara à s’acquitter de sa dette en allant sur la lune avec sa valiha. La lune l’aspira alors dans une raie de lumière éblouissante qui le recouvrit de la tête aux pieds. La valiha de Rapeto laissée sur la montagne subit également le même sort et flotta doucement pour le rejoindre. Ainsi lorsqu’elle est pleine, la lune laisse apercevoir sur sa face la silhouette de Rapeto jouant de sa valiha.

Il arrive que Rapeto s’ennuie de ses enfants et revienne sur la terre. Pour les retrouver, il évite les centres-villes trop pollués à son goût et préfère les amener à la mer. De sa grande main, il rassemble ses ombimanga pour jouer et se baigner avec eux. C’est ainsi que parfois, dans certains lagons de Madagascar, on peut apercevoir des zébus surgir de la mer.

Fin

1. Selon la tradition orale malgache, les Vazimbas sont les premiers habitants de l’intérieur de l’île de Madagascar
2. Le Ombimanga est une race de bovidé sauvage qui ont de longues cornes, une masse corporelle importante et qui n’ont pas de bosse.
3. La Valiha est un instrument de musique à cordes. De la variété des cithares tubulaires, elle est emblématique de Madagascar.
4. Zanahary, dans la croyance malgache est le créateur, l’être surnaturel.