MAGALIE GRONDIN
FONNKER LA LINE
[PAROLE DE LUNE]

PARIS
24 AVRIL - 23 MAI 2024

Magalie Grondin est invitée parla Fondation H pour une résidence de recherches et de production à la Cité internationale des arts à Paris, suivi d’une exposition du 1er juin au 20 juillet 2024 dans l’espace parisien de la Fondation H, dans le cadre de son programme Mizaha Paris.

Magalie Grondin est née en 1972 à La Réunion. Elle grandit en France métropolitaine où sa famille est exilée en 1975 suite à la politique de dénatalisation mise en place sur l’île de La Réunion par la France entre les années 1960 et 1980. Elle revient sur son île natale après son Baccalauréat pour s’y installer et entamer des études de céramique, puis de design d’objets. L’artiste reprend ensuite ses études à l’École Supérieur des Arts à la Réunion en 2020, obtenant son Diplôme de Master en 2021.

Se définissant en tant que matiériste, Magalie Grondin travaille l’argile, des matières de récupération tels que les chambres à air, mais également des matériaux naturels comme l’eau, le bois ou encore les coquillages. Magalie Grondin puise son inspiration dans son histoire familiale marquée par le déracinement et la difficulté à s'adapter à la vie en métropole après avoir quitté La Réunion. Habitée par son histoire multiculturelle et avec le besoin de reconnecter avec ses origines, elle entreprend un voyage initiatique dans l'océan Indien en 2023, explorant les traces des femmes de la région et s’inspirant de son propre passé ainsi que des récits de ses ancêtres féminines. Son objectif est de renouer avec les “femmes-sœurs” des îles de l’océan Indien, en s’intéressant à leur vie quotidienne, leur rapport à l’amour et au corps, tout en examinant les défis auxquels elles sont confrontées au sein de sociétés patriarcales.

Magalie Grondin explore dans le cadre de son projet Fonnkèr La Line [Parole de Lune], présenté à la Fondation H, la technique du fusain, notamment en réalisant des dessins grand format évoquant des figures de sirènes et de femmes fécondées par la lune et la mangrove, références aux évocations du corps féminin à La Réunion et à Mayotte. L’artiste propose par ailleurs deux installations. La première, Déterrer les sorcières, fait écho à la persécution historique à l’égard des femmes jugées trop marginales, avec un ensemble de poteaux en bois dressés contre un mur, ornés de cheveux noirs rappelant les chevelures des sorcières. La deuxième installation est un hommage aux ancêtres féminines de l’océan Indien, composée d’un ensemble de “salouva”, un tissu traditionnel de Mayotte, suspendus dans l’espace comme des rideaux créant un labyrinthe, et au sol, des calebasses remplies d'eau et de riz servant d'offrandes, accompagnées d'un autel formé par des seins façonnés en céramique. Des enregistrements audios de femmes partageant leur expérience quotidienne enrichissent cette installation.

Le fonnkèr [du fond du coeur] est une expression orale poétique en langue créole, traduisant des ressentis vis-à-vis de l’assimilation colonialiste et de dénonciation de la période esclavagiste. Fonnkèr traduit ainsi un sentiment profond et spécifique à l’histoire de La Réunion, territoire d’origine de Magalie Grondin qu’elle perçoit comme une île de «déraciné.es ». Comme pour revenir sur l’impossibilité d’un récit originel collectif, l’exposition prend comme cadre le continent légendaire de la Lémurie, initialement le produit de spéculations d’ordre géologique et naturaliste sur l’origine préhistorique des espèces lémuriennes. Dans la littérature de Jules Hermann (1845-1924), l’hypothèse de ce monde oublié devient un véritable mythe fondateur dont la géographie, la langue et la poétique décentrent les représentations des origines de l’Humanité vers l’océan Indien. On trouverait la trace de ce passé onirique dans la forme des montagnes indiennes, malgaches ou réunionnaises, dont les contours singuliers auraient été façonnés comme autant d’œuvres titanesques par des êtres presque humains. Dans l’espace de l’exposition, l’artiste se saisit de ce récit pour réécrire la dramaturgie de son ancestralité, dans laquelle les figures de la sirène et de la sorcière incarnent une résistance féministe face aux mécanismes d’emprise patriarcale et néocolonialiste.

Magalie Grondin imagine d’abord ces ancêtres légendaires sous la forme familière de la sirène dans le diptyque Femmes aux ouïes, zazavavindrano. Dans la tradition orale malgache, ces sirènes se nomment «femmes-aux-ouïes », parties de leurs corps vitales et vulnérables dont la forme les sexualise. Elles apparaissent dans ces récits comme des êtres à la fois révérés et diabolisés qui règnent sur les eaux, marines et terrestres, tour à tour lame de fond et guides de navigation. Dans de nombreux récits, elles deviennent les épouses des marins et des pêcheurs qui les convoitent autant qu’ils les craignent. Pendant sa vie terrestre et maritale, la femme-aux-ouïes cache son altérité et se plie aux lois humaines, à moins que son secret ne soit trahi par son époux, déclenchant sa violence justicière.

Dans les décors de fusain de ces œuvres, elles deviennent des guides et des gardiennes placées dans l’océan comme dans un miroir du ciel, semblables à de nouvelles constellations astrologiques. D’une douceur ondoyante, leurs ouïes se parent d’antennes, qui les relient au monde terrestre depuis celui des esprits. Pour l’artiste, leurs pouvoirs se transmettent et s’incarnent dans les gestes ordinaires et héroïques d’habitantes des territoires héritiers du continent disparu, à l’image des femmes mauriciennes qui donnèrent leurs cheveux pour permettre la fabrication de lianes capables d’absorber le mazout répandu par une marée noire à Pointe d’Esny, en 2020. Le matériau de ces cheveux, composé d’écailles, poreuses et résistantes, permit de protéger la lagune de cette pollution.

On retrouve la trace de l’archétype de la sirène dans l’imaginaire collectif de l’actuelle Lémurie dans un fait de procession funéraire hors du commun, relaté par l’anthropologue Thomas Mouzard : en 2001 à Madagascar, la dépouille d’un aye-aye (une espèce protégée appartenant à la famille des lémuriens) fut honorée pendant trois mois par des rites funéraires et l’apposition de nombreux épithètes au travers des villages de l’île, dont celui d’ancêtre-sacré ou razamasy. Ce corps, disait-on, était celui d’une femme-aux-ouïes qui s’était approchée de pêcheurs pour partager leur boisson et que l’un d’eux tua, terrifié par son étrangeté.

Ces chevelures de guérisseuses, l’artiste en recouvre aussi des potences dans l’installation Déterrer les sorcières, comme une évocation du supplice par le feu infligé pendant les chasses aux sorcières. Dans les zistoir (forme de contes et légendes de La Réunion) revient la figure de Grand Mère Kal, associée à l’image d’une femme esclave. Dans certaines versions de sa légende, pourchassée elle se jette dans le Piton de la Fournaise pour renaître sorcière, transfigurée par le feu.  À la différence de ses sirènes, les sorcières de Magalie Grondin sont absentes de l’œuvre, mettant en scène l’instrument de leur mort. Ces victimes, souvent des femmes perçues comme dépositaires de savoirs qui les marginalisent, sont invoquées dans l’espace d’exposition, en négatif de leur objet de disparition, comme pour inciter à se souvenir du processus de déshumanisation entrepris par leurs communautés. Ce phénomène touche encore aujourd’hui des femmes de tous âges dépossédées et enfermées, dans plusieurs régions du monde.

L’incursion de ces marginales comme personnages principaux du fonnkèr de l’exposition convoque aussi l’élan de subversion du destin promis à celle que l’écrivaine Colette Cosnier nomme la « femme fondue », dont l’individualité se dissout dans des rôles sociaux qui la subjuguent, relativisent son individualité et ignorent ses désirs. L’installation Paroles de Lune laisse ainsi entendre les mots de femmes vivant dans des mariages et cellules familiales polygames au Cameroun, à Mayotte, à Madagascar et à La Réunion. On entend dans ce dédale de tissus les conditions de leurs itinéraires de vie intime, d’un territoire à l’autre, au milieu du maillage de traditions religieuses ou sociales qui placent leur fonction de co-épouse(s) au centre de leur existence. Comme autant de brèches où se fraient leurs aspirations personnelles sur des trajectoires à la limite de l’inexorable, elles livrent leurs stratégies de résilience.

Alix Pornon
Chargée de programmation artistique et culturelle à la Cité internationale des arts à Paris