PRISCILLA KENNEDY
SOFT MACHINES, PHANTOM LIMBS

PARIS
25 MARS – 23 MAI

Invitée par la Fondation H pour une résidence de recherche et de création à la Cité internationale des arts à Paris, Priscilla Kennedy développe le projet Soft Machines, Phantom Limbs, présenté dans l’espace parisien de la Fondation H du 25 mars au 23 mai 2026.

NOTE D'INTENTION DU PROJET

Soft Machines, Phantom Limbs est un projet de recherche à dimension immersive et matérielle qui explore le corps comme une interface vivante — à la fois membre et capteur — et comme un lieu où peuvent s’ancrer des extensions à la fois émancipatrices et invasives. Le projet s’appuie sur la dualité entre la technologie envisagée comme prothèse d’émancipation et la maladie comme croissance invasive, en examinant la manière dont toutes deux transforment notre expérience sensorielle, émotionnelle et cognitive.

Au cœur de cette exploration se trouve la figure de la pieuvre, muse et métaphore récurrente, à la fois prothèse et intruse. Elle apparaît comme une extension symbolique du corps, ouvrant l’imaginaire d’un corps en perpétuelle métamorphose. Elle incarne le flou entre soi et l’autre, entre enveloppement et invasion, désir et refus. Elle devient un espace à la fois d’espoir et d’effroi. Tantôt douce et nourricière, tantôt invasive et non invitée, elle évoque l’aliénation qui surgit lorsque le corps ne semble plus être un lieu habitable.

Ce projet utilise la carte de Paris à la fois comme source et comme structure. La carte est fragmentée, superposée et réassemblée à travers un processus de combinaison, d’entrelacement, de tissage et de manipulation des gammes chromatiques. En travaillant à partir de motifs issus de la configuration spatiale de la ville, Kennedy traduit rues, parcours et frontières en motifs cousus et tricotés, oscillant entre logique textile et construction numérique.

À travers Photoshop, la carte en tant que motif traverse de multiples étapes de transformation : superposée, répétée, déformée et reconfigurée. Les fils entrelacés font écho à l’organisation même de Paris — ses croisements, ses hiérarchies et ses systèmes invisibles qui façonnent la manière dont l’espace est habité et parcouru.

Sur le plan esthétique comme dans le processus, cette méthode reflète les rythmes internes de la pratique de l'artiste. L’acte de filer et de superposer fait écho aux manières dont la mémoire, le lieu et le corps se structurent de l’intérieur. Le travail déplace la carte d’une représentation fixe vers une surface tactile et incarnée, qui évoque le mouvement, l’accumulation et l’expérience vécue.

BIOGRAPHIE DE PRISCILLA KENNEDY

Née en 1994, Priscilla Kennedy vit et travaille à Kumasi (Ghana). En adoptant une approche multidisciplinaire, Kennedy tisse avec finesse des liens entre le corps, la race, la sexualité et les histoires fictionnelles d’objets dotés de formes de vie hybrides. Sa pratique artistique mobilise divers médiums, tels que la peinture, la tapisserie et la lumière. Il en résulte une déconstruction tentaculaire du corps féminin — y compris du sien — envisagé comme un espace multiple de dialogue et d’exploration. Kennedy a été lauréate du Prix d’art Yaa Asantewaa en 2022. Sa résidence de recherche débute en janvier 2026 à la Cité internationale des arts. Son projet sera restitué sous la forme d’une exposition à l’espace parisien de la Fondation H du 25 mars au 23 mai 2026.

INTERVIEW DE PRISCILLA KENNEDY

Bonjour Priscilla, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Priscilla Kennedy, je suis une artiste ghanéenne, je vis et je travaille au Ghana. Je fais partie du collectif blaxTARLINES, et j’ai étudié la peinture et la sculpture à la Kwame Nkrumah University of Science and Technology de Kumasi au Ghana (KNUST).

En ce moment, je travaille principalement avec le textile mais cela n’a pas toujours été le cas. J’ai exploré différents médiums au fil du temps : la vidéo, l’installation, le dessin, selon les périodes et les contextes. Ce qui traverse constamment ma pratique, c’est une fascination profonde pour le corps. Le corps comme espace vivant, comme interface, comme quelque chose de perpétuellement traversé par la transformation, la mémoire, la vulnérabilité, l’adaptation.

Ce qui me fascine, c’est d’habiter ce que j’explore, pas seulement de l’observer, mais d’en faire l’expérience de l’intérieur, en relation avec d’autres corps, d’autres espaces.

Peux-tu nous parler de ton parcours et des idées principales qui structurent ta pratique aujourd’hui ?

J’ai commencé par la peinture et la sculpture, mais avec le temps, ma pratique s’est progressivement ouverte au dessin, à l’installation et à la vidéo. Ce qui m’a conduite vers le textile, c’est le désir de trouver un langage en résonance avec mon quotidien, avec ce qui m’entourait vraiment.

Ma relation aux tissus est profondément personnelle. Elle touche à des histoires de famille, à des gestes transmis de génération en génération, et surtout à cette conviction que le tissu est quelque chose qui vit et qui a vécu avec le corps.

Cette sensibilité, je la dois en grande partie à ma mère. Elle documentait sa maternité d’une façon qui m’a toujours profondément marquée, à chaque naissance, elle choisissait un tissu qu’elle attribuait à son enfant. C’était sa manière de garder une trace, de marquer une période de sa vie. Je n’ai jamais regardé ces tissus comme de simples objets du quotidien. Ils étaient témoins du temps, de l’intimité, du vécu ; ils étaient nos portraits.

C’est l’idée que le corps soit représenté par un tissu qui m’a amenée à me questionner. Qu’est-ce que mon corps ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? Qu’est-ce qu’il pourrait être ?

Depuis, je n’appréhende plus les textiles de la même façon. Ce sont des archives, des documents, des portraits. Ils portent des traces culturelles, des empreintes d’époques, des repères géographiques dissimulés dans de simples motifs. Dans mon travail, cela se traduit soit par la collecte de tissus anciens, soit par la création de textiles sérigraphiés.  

Comment présenterais-tu l’exposition Soft Machines, Phantom Limbs à la Fondation H à Paris ?

Soft Machines, Phantom Limbs traduit mon intérêt pour les corps en mouvement perpétuel, exploré à travers l’image animée et des formes matérielles tactiles.

Le titre réunit deux idées : « Soft Machines », les machines douces, qui évoque quelque chose d’organique et mécanique à la fois ; et « Phantom Limbs », les membres fantômes, qui suggère une sensation née de l’absence. Ce qui m’intéressait, c’était de réfléchir à la manière dont la technologie, envisagée comme une sorte de prothèse, vient élargir nos capacités sensorielles et cognitives.

Je suis sans cesse confrontée à cette réalité : exister entre un espace numérique et un espace physique, dans un état où mon corps oscille continuellement entre le familier et l’artificiel. C’est là qu’intervient la pieuvre, devenue pour moi une véritable muse, une métaphore. Par ce prisme, je réimagine la technologie comme une extension de nous-mêmes, mais pas de façon entièrement bienveillante. Ces prolongements peuvent aussi se comporter comme des intrus, des mutations, des perturbations dans le rythme du corps.

La pieuvre est fluide, adaptable, étrange. Elle reflète cette capacité du corps à se transformer, tout en incarnant le malaise que peut susciter une présence qu’on ne reconnaît pas. Dans cette exposition, il y a à la fois de l’espoir et quelque chose d’inquiétant, une extension qui s’adapte, et une invasion qui déstabilise.

Je superpose délibérément matériaux et processus : des sequins qui brillent comme des peaux venues d’ailleurs, du velours irisé qui change de teinte selon la lumière. Je traduis tout cela en une œuvre vidéo et en pièces tactiles. Des formes chimériques émergent, comme des anatomies imaginaires, portant à la fois fragilité et capacité d’adaptation, résistant à toute définition figée. Des corps comme des archives en mouvement, où l’identité ne cesse de se négocier.

Comment ton séjour à Paris et notamment ta résidence à la Cité internationale des arts, a-t-il influencé ton rapport à la ville et à l’espace dans ce projet ?

Dans mon projet à Amsterdam, à Bijlmer plus précisément, je m’étais inspirée de la forme hexagonale des grandes tours de la ville pour mes impressions sur tissu en la répétant comme un motif rythmique. Cette logique visuelle est devenue le fondement de mes compositions textiles et je l’ai naturellement prolongée dans mon projet à Paris.

Paris a nourri ce projet par sa structure cartographique, la carte est devenue mon motif. Je l’ai décomposée, restructurée, déplacée, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être un relevé géographique pour devenir une sorte de cartographie du corps et de la mémoire.

Certaines lignes notamment les rouges semblent créer une tension ou un mouvement dans les œuvres. Comment les conçois-tu dans tes compositions ?

Les lignes rouges sont tirées de trajets réels que j’empruntais au Ghana. Leur présence dans les œuvres fusionne deux territoires : l’un concret, l’autre mémoriel. Le rouge est apparu de façon instinctive au cours du travail. J’étais dans une période de deuil intense et j’ai choisis cette couleur sans m’en rendre compte. Comme si le corps trouvait sa façon de signaler le malaise et le désespoir.

Alors que nous présentons ton exposition à Paris, la Fondation H clôt également Safiotra [Hybridités/Hybridities], une exposition de Yinka Shonibare à Antananarivo. L’hybridité est un thème qui traverse aussi ton travail. Comment la définis-tu, et comment prend-elle forme dans ce projet ?

Plutôt que de représenter le corps directement, je travaille souvent par fragments et par extensions, pour aboutir à des formes chimériques, qui suggèrent des corps en mutation. La pieuvre prolonge précisément cette idée, elle incarne des formes qui se déplacent, se camouflent, fusionnent, brouillent les frontières et interrogent ce que signifie être humain.

Pour moi, l’hybridité réside dans le fait de laisser les formes demeurer ouvertes, inachevées. Dans ce projet, elle se manifeste à travers des corps qui ne sont pas tout à fait familiers : des membres partiels, des têtes décapitées, des espèces superposées et assemblées pour former des corps étranges qui repoussent les limites de ce que l’on appelle l’humain. C’est mêler l’anatomie, le langage textile, les géographies, les émotions et les organismes imaginaires simultanément.

Cette tension entre douceur et perturbation, entre familiarité et étrangeté, est au cœur de mon travail.

Tu travailles souvent de façon collaborative pour la production de tes pièces textiles. Durant cette résidence, l’intelligence artificielle semble avoir joué un rôle similaire. Comment cette expérience a-t-elle influencé ta façon de travailler ?

Dans ma pratique textile, la préproduction occupe une place importante : je travaille avec des modèles pour des séances photo. C’est une sorte de session d’incarnation, au cours de laquelle je leur pose des questions qui leurs permettent d’interpréter des gestes, des postures, des images fixes qui viennent ensuite nourrir les œuvres.

La vidéo présentée dans l’exposition est une extension de cette démarche. Ici, les images en mouvement sont générées par le code. C’est une manière d’explorer la création à l’ère de l’algorithme, avec l’IA comme co-auteure. À ce stade, l’hybridité resurgit : dans le fait de soumettre à l’IA des images de mes œuvres textiles comme référence visuelle, et dans cette idée d’une auctorialité partagée, hybridée.

Les images produites font exister des corps et des environnements hybrides, quelque part entre la mémoire archivée et la construction synthétique.  

Enfin, quel type d’expérience veux-tu créer pour le visiteur ? Est-ce davantage lire l’œuvre, s’y sentir immergée, ou entrer en contact physique avec elle ?

Ce que je veux créer en premier lieu est une sensation, avant même la compréhension. Que la douceur des matériaux attire, et que l’ambiguïté interroge. Je veux que le visiteur oscille dans un espace autant familier que déroutant. L’hésitation m’importe, c’est elle qui permet à l’œuvre de rester ouverte, de ne pas se refermer sur elle-même. Être perdu.